MaldororChant2Strophe5

De Ducasse
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Les Chants de Maldoror - Chant II

Strophe 5

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue étroite ; chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupières sympathiques et curieusesElle était grande pour son âge et avait la taille élancéeD’abondants cheveux noirs, séparés en deux sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules marmoréennesUn jour, elle me suivait comme de coutume ; les bras musculeux d’une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égaréeEn vain, je faisais l’insouciant ; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa présence devenue inopportuneLorsque jenjambais une autre rue, pour continuer mon chemin, elle s’arrêtait, faisant un violent effort sur elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu’à ce que je disparusseUne fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et emboîta le pas devant moiSi jallais vite pour la dépasser, elle courait presque pour maintenir la distance égale ; mais, si je ralentissais le pas, pour qu’il y eût un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grâce de l’enfanceArrivée au terme de la rue, elle se retourna lentement, de manière à me barrer le passageJe n’eus pas le temps de mesquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonflés et rougesje voyais facilement qu’elle voulait me parler, et qu’elle ne savait comment s’y prendre.devenue subitement pâle comme un cadavre, elle me demanda : "Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure est-il ?" je lui dis que je ne portais pas de montre, et je méloignai rapidementDepuis ce jour, enfant à l’imagination inquiète et précoce, tu n’as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours tortueuxL’apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation déçue ; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à celui qui ne paraissait pas s’inquiéter des maux, ni des biens de la vie présente, et s’en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l’éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l’espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l’espace, par le chasse-neige implacable de la fatalitétu ne me verras plus, et je ne te verrai plus !... Qui sait ? peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montraitSous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d’amour s’expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroitElles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant la lumière parisienne ; et, quand vous les apperceviez, vous disiez : "Mais elles sont encore enfants ; elles n’ont pas plus de dix ou douze ans." En réalité elles en avaient vingtOh ! dans cette supposition, maudits soient-ils les détours de cette rue obscure ! Horrible ! Horrible ! ce qui s’y passe.je crois que sa mère la frappa parce qu’Elle ne faisait pas son métier avec assez d’adresseil est possible que ce ne fût qu’un enfant, et alors la mère est plus coupable encoremoi, je ne veux pas croire à cette supposition, qui n’est qu’une hypothèse, et je préfère aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt... Ah ! vois-tu, jeune fille, je tengage à ne plus reparaître devant mes yeux, Si jamais je repasse dans la rue étroiteil pourrait t’en coûter cher ! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots bouillantsmoi, être assez généreux pour aimer mes semblables ! Non, non ! je l’ai résolu depuis le jour de ma naissance ! ils ne maiment pas, eux ! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme d’un être humainArrière... Arrière, cette main !... jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmesNon, non, je t’en supplie ; ne reparais plus devant mes sourcils froncés et louchesDans un moment d’égarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lavé dont on exprime l’eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains, d’un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vieje pourrais,cousant tes paupières avec une aiguille, te priver du spectacle de l’univers, et te mettre dans l’impossibilité de trouver ton chemin ; ce n’est pas moi qui te servirai de guide. Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre la muraillechaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l’exemple de ma méchanceté ! Ils s’arracheront sans trève des lambeaux et des lambeaux de chair  ; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et brillera comme un diamantSois tranquille, je donnerai à une demi-douzaine de domestiques l’ordre de garder les restes vénérés de ton corps, et de les préserver de la faim des chiens voracessans doute, le corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n’est pas tombé à terre  ; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés, si l’on n’y prend garde

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